
La Collection L’impertinente️ est la porte parole de mon travail d’artisane qui a choisi eń conscience de créer à partir de textiles que je recycle.
Ça fait plus de 17 ans que je découds, que je transforme, que je cherche dans des matières qui ont déjà vécu ce qu’elles peuvent encore devenir.
Et pourtant, une image ne me quitte pas, celles des montagnes de vêtements et de matières jetés.
Des rivières abîmées.
Des mains qui cousent jour et nuit pour que nous puissions acheter vite, porter peu et recommencer.
Le gâchis est écologique et il est aussi humain.
Alors pourquoi pensons-nous que nous sommes obligés d’acheter du neuf ?
Sommes-nous simplement devenues tellement habituées à cette idée qu’elle nous paraît naturelle ?
Avec l’avènement du prêt-à-porter, acheter un vêtement neuf est progressivement devenu la norme. Puis, l’industrie du textile s’est engouffrée dans cette course en avant, et elle a produit, davantage, plus vite, moins cher et surtout toujours plus.
À force, nous avons fini par considérer comme normal ce qui ne l’est pas.
Produire énormément.
Acheter souvent.
Se débarrasser rapidement.
Et recommencer.
Derrière cette mécanique, il y a bien sûr les matières, les ressources, les déchets et la pollution.
Mais il y a aussi des femmes et des hommes qui fabriquent ces vêtements dans des conditions que nous préférons souvent ne pas regarder de trop près.
Et puis, à la maison, quelque chose a changé.
Nous avons moins gardé.
Moins réparé.
Moins transmis.
Comment le faire, d’ailleurs, lorsque les vêtements sont fabriqués pour suivre les saisons, les tendances et des prix toujours plus bas avec une qualité amoindrie ?
Un vêtement qui ne coûte presque rien devient facilement un vêtement dont on ne sait plus quoi faire lorsqu’il est usé, démodé ou simplement plus désiré.
Pourtant, je garde en moi le souvenir d’une autre manière de faire.
À Grasse, ma grand-mère paternelle Antonie, conservait précieusement des dentelles.
Des dentelles fines, délicates, qu’elle tenait de sa mère et de sa grand-mère.
Lorsqu’un vêtement ne se portait plus, elle ne le jetait pas forcément.
Elle le défaisait doucement.
Elle récupérait ce qui pouvait l’être.
La dentelle était conservée.
Et quelques années plus tard, elle pouvait habiller une nouvelle robe.
Parfois ma grand-mère cousait elle-même.
Parfois elle allait voir la couturière du quartier.
Elle apportait le tissu.
Elle expliquait ce qu’elle voulait.
Et elle prenait le temps.
Cette dentelle n’était pas un déchet en attente d’une nouvelle vie.
Elle était une matière précieuse qui continuait son histoire.
Ces vêtements n’étaient pas « en trop ».
Ils comptaient.
Parce qu’ils avaient une histoire.
La leur.
Et la nôtre.
Je ne raconte pas cela pour idéaliser le passé.
Je sais bien que tout n’était pas plus simple avant.
Mais cette manière de considérer les objets me semble aujourd’hui étonnamment moderne.
Réparer.
Transformer.
Réutiliser.
Transmettre.
Garder ce qui mérite de l’être.
Finalement, ce que nous appelons aujourd’hui économie circulaire ou réemploi existait déjà dans les gestes ordinaires de nombreuses familles.
Puis nous avons appris à consommer autrement.
Et maintenant, peut-être sommes-nous en train de désapprendre.
Je le vois autour de moi.
Des personnes qui achètent d’occasion.
Qui réparent.
Qui donnent plutôt que jeter.
Qui recherchent des objets qui dureront.
Qui commencent à se demander ce qu’il y a derrière un prix.
Ce changement est encore loin d’être suffisant.
Mais il existe.
Et c’est là que la question du « gagner » m’intéresse.
Gagner ne signifie pas consommer mieux pour pouvoir continuer à consommer toujours autant.
Gagner, ce serait peut-être sortir de l’idée que le neuf est forcément préférable.
Accepter qu’un objet puisse avoir vécu avant d’arriver chez nous.
Comprendre qu’une réparation n’est pas un échec.
Qu’une transformation n’est pas une dégradation.
Qu’une matière qui porte déjà une histoire peut avoir davantage de valeur qu’une matière neuve.
Depuis 17 ans, c’est exactement ce que je fais avec mes créations.
Je travaille avec des matières et des vêtements qui ont déjà vécu.
Je les regarde autrement.
Je découds.
Je récupère.
Je transforme.
Et j’essaie de leur ouvrir un nouveau chemin, parce qu’une matière qui a une mémoire n’est pas une matière usée.
Elle peut encore nous surprendre.
Alors oui, j’ai envie de croire que quelque chose est en train de changer.
Pas parce que l’industrie textile aurait soudainement découvert la vertu.
Pas parce que le mot « durable » est désormais imprimé sur toutes sortes d’étiquettes.
Mais parce que nous sommes de plus en plus nombreuses et nombreux à regarder autrement ce que nous achetons, ce que nous gardons et ce que nous jetons.
Et peut-être que le véritable changement commence là.
Quand le neuf cesse d’être une évidence.
Quand l’occasion cesse d’être un second choix.
Quand réparer redevient un geste normal.
Quand transmettre redevient naturel.
Quand nous recommençons à nous demander non pas :
« Qu’est-ce que je peux acheter ? »
mais :
« Qu’est-ce que j’ai envie de garder ? »
C’est peut-être cela, finalement, la fin du neuf obligatoire.
Pas la fin du neuf.
La fin de son obligation.
Et si nous étions effectivement en train de gagner ?
Doucement.
À chaque fois que nous réparons.
À chaque fois que nous réutilisons.
À chaque fois que nous transmettons.
À chaque fois que nous choisissons de faire durer plutôt que de remplacer.
Comme ces dentelles de Grasse que ma grand-mère Antonie avait précieusement conservées.
Elles avaient déjà vécu et elles n’avaient pas dit leur dernier mot.
Elles attendaient simplement qu’une nouvelle histoire commence.
C.Lamour parce que le Monde est pluriel
Cécile Lamour
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