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La « Taille unique » ou l’Art de tromper les consommatrices

La « Taille unique » ou l’Art de tromper les consommatrices

La « Taille unique » ou l’Art de tromper les consommatrices

Sans s’en rendre compte, il y a des mots que nous finissons par ne plus entendre.

Nous les croisons partout, nous les prononçons sans y penser et nous finissons par les banaliser.

« Taille unique » est de ceux-là.

Deux mots simples, presque rassurants, qui semblent porter la promesse d’un vêtement capable de convenir à toutes les femmes.

Alors je pose la question, clairement : est-ce à la femme de s’adapter au vêtement, ou au vêtement de s’adapter à la femme ?

Je vous partage mon regard d’artisane et de femme, car cette question m’interpelle à double titre, en tant que modéliste, styliste, couturière et simplement femme.

Le vêtement n’est jamais un simple objet utilitaire. Nous le savons. Il accompagne notre histoire, notre société, nos parcours de vie.

La « Taille unique » n’est pourtant pas un concept nouveau. Certains vêtements ont toujours été naturellement pensés ainsi. Une cape, un châle, une étole, un poncho dont les formes très amples peuvent parfaitement être conçus sans multiplication des tailles. Leur élaboration, leur volume et leur fonction rendent cette approche cohérente.

Le sujet n’est donc pas l’existence de la “Taille unique”.

Le sujet apparaît lorsqu’elle devient une réponse appliquée à des vêtements dont la conception demande une véritable réflexion autour du corps.

Car un vêtement n’est pas simplement un tissu posé sur une silhouette.

Derrière une robe, une veste ou une jupe, il y a une coupe, des proportions, des volumes, une matière, un mouvement et tout un travail de construction.

Concevoir un vêtement, ce n’est pas seulement lui attribuer une taille. C’est imaginer la femme qui va le porter.

Les tailles ne sont certes pas une vérité absolue et chaque marque, chaque pays , chaque patron raconte la taille à sa façon. Elles restent néanmoins des repères qui permettent de comprendre comment un vêtement a été pensé et à quelles morphologies il peut correspondre.

Pour l’industrie textile, réduire le nombre de tailles peut répondre à des objectifs très concrets : simplifier la production, diminuer le nombre de références, faciliter la gestion des stocks ou alléger certaines contraintes logistiques.

Ces enjeux existent. Ils appartiennent simplement à une logique industrielle.

Le problème n’est donc pas qu’une entreprise cherche à simplifier sa production.

Le problème apparaît lorsque cette simplification est présentée comme un progrès pour les femmes alors qu’elle répond d’abord à d’autres objectifs.

Car faciliter le choix ne signifie pas choisir à la place de celles qui portent les vêtements.

Avec la généralisation de la « Taille unique » sur certains vêtements, la question peut alors changer de nature.

Ce n’est plus seulement : « Quelle taille correspond à ma morphologie ? »

Cela devient : « Est-ce que j’entre dans le modèle qui m’est proposé ? »

Et cette différence n’est pas négligeable.

Lorsqu’un patron est présenté comme universel alors qu’il ne convient réellement qu’à certaines morphologies, la promesse mérite d’être regardée de près.

Les mots employés ont leur importance.

Plus simple.

Plus pratique.

Plus moderne.

Plus inclusif.

Ces mots peuvent être séduisants. Mais ils ne doivent pas nous empêcher de regarder ce qu’ils recouvrent réellement.

La Mode peut parfois servir de caisse de résonance à des modèles de production qui répondent d’abord à des logiques industrielles. Elle peut rendre désirables des choix qui, au départ, n’ont rien à voir avec la diversité des corps.

C’est là que le discours peut finir par prendre le pas sur la réalité.

Présenter la « Taille unique » comme une avancée inclusive devient difficile à soutenir lorsque certaines morphologies restent absentes de la proposition.

Ce qui me gêne particulièrement dans cette manière de présenter les choses, c’est qu’elle semble parfois partir du principe que les femmes auraient besoin que l’on simplifie leurs choix pour elles.

Or les femmes ne sont pas des consommatrices passives.

Elles savent ce qui leur plaît, ce qui leur convient, ce qui leur ressemble.

Elles peuvent avoir envie de simplicité, de confort ou de facilité. Mais elles peuvent aussi avoir envie d’une coupe précise, d’un volume particulier, d’une couleur, d’une silhouette, d’une tenue qui leur donne envie de bouger, de danser, de sortir ou simplement de se regarder dans le miroir avec plaisir.

Choisir un vêtement n’est pas seulement choisir une matière ou une forme, c’est aussi choisir la manière dont nous souhaitons nous sentir et nous présenter au Monde.

L’histoire du vêtement nous rappelle d’ailleurs que cette liberté n’a rien de négociable.

Les vêtements ont longtemps imposé des contraintes physiques et symboliques aux femmes. Les évolutions qui ont permis de bouger plus librement, de choisir ses vêtements et de disposer davantage de son corps, témoignent aussi d’une conquête progressive de liberté.

Alors pourquoi faudrait-il aujourd’hui considérer comme un progrès le fait de demander à toutes les femmes de trouver leur place dans une proposition unique de vêtement ?

Une femme qui porte une taille 34 et une femme qui porte une taille 58, ne sont pas deux versions différentes d’une même silhouette qu’il suffirait d’étirer ou de réduire.

Leurs morphologies ne sont pas semblables, leurs proportions peuvent être différentes, leurs mouvements, leurs besoins et leurs goûts aussi.

C’est précisément pour cela que le travail de modéliste existe.

Depuis la création de mon entreprise artisanale C.Lamour en 2009, je travaille avec cette conviction que le vêtement ne doit pas demander aux femmes de disparaître derrière une taille. Il doit leur permettre d’habiter pleinement leur singularité.

Avant même le premier coup de ciseaux, il y a un regard.
Celui qui observe les corps, comprend les proportions, imagine les mouvements et les volumes, choisit la matière, construit et dessine le patron.
Et surtout, celui qui imagine déjà la rencontre entre une création et celle qui la portera.
Dans mon travail, la bienveillance n’est pas une formule ajoutée au discours. Elle est dans cette attention portée à la personne, à sa silhouette, à son confort, à sa personnalité et à ce qu’elle a envie de vivre dans le vêtement.

Cela ne signifie pas qu’un vêtement doit être compliqué, ni qu’il faut multiplier les tailles à l’infini.

Cela signifie simplement que la recherche de simplicité ne devrait pas faire disparaître la réflexion nécessaire à la création d’un vêtement.

La « Taille unique » peut donc avoir toute sa place lorsqu’elle correspond réellement à la construction du vêtement.

Elle ne peut simplement pas devenir une réponse universelle à des questions qui demandent davantage de réflexion.

Une solution pensée pour simplifier une organisation de production, ne devient pas automatiquement une solution pensée pour la diversité des corps.

La confusion commence lorsque la simplicité devient modernité, que la réduction devient innovation et que l’uniformisation devient inclusion.

Les mots ne peuvent pas remplacer la réalité.

Le vêtement reste une rencontre entre une matière, un savoir-faire et une personne.

Et c’est justement dans cette pluralité que réside toute la richesse de la création.

La « Taille unique » n’est donc pas en soi une tromperie.

Ce qui me dérange, c’est ce que l’on veut nous faire croire à travers elle.

Même lorsque je ne couds pas mes propres vêtements, j’achète sur les plateformes de seconde main. Et lorsqu’un vêtement me plaît et que l’annonce indique simplement « Taille unique », je peste, parce que je ne sais tout simplement pas si je vais rentrer dedans.

Sans mensurations, sans indication de référence de taille, cette « Taille unique » ne m’aide pas à choisir. Elle m’empêche de savoir.

Alors oui, il y a de quoi s’interroger sur l’Art de tromper les consommatrices.

Pas forcément en leur mentant, mais parfois en leur donnant si peu d’informations qu’elles ne peuvent plus réellement choisir.

Et puis, au fil de mes lectures, un autre détail m’a interpellée.

Ce que nous appelons en français « Taille unique » est aussi désigné, dans l’usage commercial anglophone, par l’expression

« Free Size ».

Et là, je dois bien avouer que ce Free me hérisse, parce que derrière ce mot de liberté, il reste une réalité très concrète, c’est que l’industrie textile nous propose qu’un seul modèle de vêtement et des informations parfois insuffisantes pour savoir s’il pourra réellement nous correspondre.

Ce n’est pas en effaçant, avec le simple mot « Free », les références utiles qui nous permettent de choisir que l’industrie textile va nous faire croire à une nouvelle conquête de notre liberté !

Alors peut-être pourrions-nous simplement nous méfier de ces mots qui donnent à une simplification industrielle les apparences de la liberté.

“Taille unique” et “Free Size”.

Deux mots différents pour une même question qui est: qui doit encore s’adapter à qui ?

Et si nous commencions par laisser au vêtement sa véritable liberté, celle d’accompagner la pluralité des corps, des personnalités et des façons d’habiter le monde.

C.Lamour parce que le Monde est pluriel.

Cécile Lamour

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